Fortis ou la folie des grandeurs

L’expression “avoir les yeux plus gros le ventre” s’applique aussi au monde financier. Le groupe de banque et d’assurance belgo-néerlandais Fortis semble, en tout cas, la prendre à son compte. Depuis le 26 juin, sa capitalisation boursière a dégringolé à 22 milliards d’euros, soit 2 milliards de moins que la part d’ABN Amro qu’il a décidé d’acquérir il y a quelques mois…
Membre, avec l’espagnole Banco Santander et la britannique Royal Bank of Scotland (RBS), d’une alliance qui a offert 71 milliards d’euros pour acquérir le premier établissement néerlandais, Fortis devra bientôt acquitter sa part, soit 24 milliards d’euros. Mais il y a, désormais, le feu à la banque et elle a dû annoncer, le 26 juin, des mesures d’urgence censées restaurer sa solvabilité. Ce plan devrait lui permettre de trouver un ballon d’oxygène de quelque 8 milliards.
Fortis a donc décidé de lancer immédiatement une augmentation de capital, à hauteur de 1,5 milliard d’euros. Il va céder des biens immobiliers et des actifs dits “non stratégiques”. La banque a annoncé qu’elle ne paierait pas de dividende intérimaire à ses actionnaires cette année et le dividende final de 2008 devrait, s’il existe, être versé sous forme d’actions.
Conséquences de cette annonce soudaine : un effondrement du cours à Bruxelles. Le titre Fortis a perdu, le 26 juin, près de 19 % et entraîné dans sa chute l’indice Bel 20, qui a cédé 5 %. En un an, l’ancienne valeur phare du marché bruxellois a cédé plus de 60 %. Le groupe a évité de justesse une ultime humiliation : son titre a clôturé à 10,01 euros et évité de passer sous un “seuil psychologique” qui aurait effrayé un peu plus ses petits actionnaires.
Contraint, suite à l’opération de rachat d’ABN Amro, de céder des activités de banque privée aux Pays-Bas à un prix inférieur à ses prévisions, Fortis doit aussi débourser de l’argent pour procéder à une acquisition dans le domaine de l’assurance, toujours aux Pays-Bas. A ses malheurs s’ajoute encore une perte de quelque 2 milliards aux Etats-Unis due à la crise du marché hypothécaire.
Selon la direction du groupe, le plan dévoilé le 26 juin ne serait qu’une “accélération” d’un plan de solvabilité prévu de longue date. Cette approche “prudente” serait rendue obligatoire par le maintien d’un “environnement économique difficile”. La plupart des observateurs belges estiment que le plan mis au point traduit plutôt un manque de confiance de Fortis dans le redressement à court terme de sa solvabilité.
C’est un assureur chinois, Ping An, qui pourrait jouer les sauveurs. Il détenait déjà près de 5 % de Fortis, ce qui en faisait le deuxième actionnaire du groupe et il devrait vite doubler ce montant. Cela ne suffira sans doute pas pour sauver la position du patron du groupe, Jean-Paul Votron, dont la rémunération avait défrayé la chronique il y a quelques semaines. Son salaire annuel – il avait été porté à 3,9 millions d’euros en 2007 – devait être encore fortement augmenté en 2008, avec une hausse de 75 % de sa part fixe. Une perspective bien compromise.
(Le Monde)
