Wednesday, September 5 2007

Le règne de la’Ndrangheta

Classification: International @ 07:36:14
San-Luca

Il a fallu six cadavres sur l’asphalte, devant un restaurant italien, le Da Bruno, au coeur de Duisbourg pour que, le 15 août, les Allemands, effarés, découvrent à l’occasion de ce règlement de comptes entre Calabrais à quel point la’Ndrangheta, cette mafia venue du bout de la Botte italienne, s’est solidement implantée dans leur pays.

Et, pourtant, les enquêteurs de Reggio de Calabre avaient prévenu la police fédérale allemande. Depuis des années, les “familles” calabraises ont investi des capitaux dans des activités tout à fait légales, permettant de blanchir des sommes colossales. Entre Duisbourg et Erfurt, la police a recensé une trentaine de restaurants et d’hôtels appartenant aux seuls clans du village de San Luca, le berceau de la’Ndrangheta, dans les montagnes de l’Aspromonte, les Vottari-Pelle et les Strangio-Nirta, en guerre ouverte. Le restaurant Da Bruno en faisait partie, comme l’Hôtel Landhaus Misler de Duisbourg, résidence de l’équipe italienne de football pendant la dernière Coupe du monde.

Le cas de l’Allemagne est loin d’être unique. Version la plus “mondialisée” des organisations criminelles, la’Ndrangheta, a un chiffre d’affaires global estimé à 35,9 milliards d’euros. Les deux tiers proviennent du trafic de cocaïne, dont elle a le quasi-monopole pour l’Europe. Elle est présente sur tous les continents, du midi de la France, où elle a tenté de prendre pied à la fin des années 1990, à l’Australie, en passant par le Canada, les Pays-Bas et la Russie.

“Cette criminalité a toujours été sous-évaluée, et c’est ce qui a favorisé son développement”, commente Vincenzo Macri, à la direction nationale antimafia (DIA). “Elle a su gérer son argent et opérer avec une extrême mobilité. Profitant des lois qui, jusqu’à la fin des années 1980, obligeaient les gens suspectés de liens avec la mafia à s’éloigner, elle s’est implantée dans le reste de l’Italie, en Lombardie surtout, et à l’étranger, en suivant l’immigration italienne.” Le lien avec la culture et la terre d’origine n’est jamais rompu, nous expliquera le major Valerio Giardina, du service spécial des carabiniers (ROS), “les gens de la commune de Siderno opèrent à Toronto habillés comme ici avec des grosses chaussures et des chapeaux rustiques. Leurs fils ont des masters en économie ou en informatique mais attendent pour manger à table que le père ait fini”. Ceux de San Luca tiennent le pavé à Rotterdam et Duisbourg ; ceux de Plati à Melbourne, etc.

Moins connue que Cosa Nostra, la Mafia sicilienne, ou que la Camorra napolitaine, la’Ndrangheta, née dans la région la plus pauvre du pays, est restée longtemps assimilée à des bandes locales aux méthodes brutales. Les historiens disent que son existence fut découverte en 1888, quand une lettre de dénonciation anonyme apprit au préfet de Reggio de Calabre qu’existait “une sorte de secte qui n’a peur de rien”. Le nom viendrait du grec andrangathos (homme brave). Après tout, cette partie reculée de l’Italie dont Homère décrit “la mer violette” dans l’Odyssée ne faisait-elle pas partie de la “Grande Grèce” ? Au fil des siècles, confie le Calabrais Marco Minniti, vice-ministre de l’intérieur, s’est développé “un sentiment de rupture avec le reste de l’Italie et celui d’un rapport jamais résolu avec l’Etat italien”.

Comment cette délinquance rurale est-elle devenue une des plus importantes organisations criminelles internationales ? Dans les années 1960, la’Ndrangheta est encore l’affaire des bergers de l’Aspromonte et des enlèvements contre rançon. Près de 150 otages ont été retenus dans la montagne, parfois plusieurs années, et certains sont morts au fond d’une fosse grossièrement creusée. Le plus célèbre restera Paul Getty, enlevé à Rome en 1973, séquestré cinq mois et relâché pour 2 milliards de lires. La’Ndrangheta y gagnera l’image d’une organisation fruste et cruelle. “Mais, ce qui l’intéressait, précise Vincenzo Macri, c’était se procurer l’argent pour investir dans différents secteurs comme l’immobilier, les armes et surtout la drogue.”

Localement, la mafia calabraise pratique l’extorsion, l’usure et “l’expropriation mafieuse” en obligeant les propriétaires à leur vendre champs et maisons à un prix sous-évalué. Très tôt, les chefs de la’Ndrangheta comprennent que leur expansion passe par des accords avec les autres mafias nationales. Ce sera le cas avec la Camorra, à Naples, pour les cigarettes ; la bande de la Magliana, à Rome, pour les armes ; le groupe de Dante Sacca, à Milan, et les Santapaola de Catane. Et c’est un Calabrais qui “parraina” la naissance de la Sacra Corona Unita, l’organisation mafieuse des Pouilles.

Il existait même au temps de la domination de Cosa Nostra par les Corléonais une géographie d’alliances secrètes entre “familles” de part et d’autre du détroit, d’autant que la’Ndrangheta a longtemps commandé à Messine, où Cosa Nostra était inexistante. Des rapports étroits se noueront en prison entre tueurs corléonais et calabrais, qui échangeront armes et services. On trouvera des lance-missiles près de Modène et, en Colombie, un sous-marin plein de drogue à destination de la Calabre.

D’après l’historien Enzo Ciconte, le chef de la’Ndrangheta de Reggio, Mico Tripoddo, était “compagno d’annello” du boss des boss siciliens Toto Riina. C’est le Calabrais qui avait offert l’anneau à la femme de Riina quand ils se sont mariés. De même, Toto Riina, en cavale, ira se cacher un temps dans l’Aspromonte.

Les années 1980 sont celles du boom de la construction. La’Ndrangheta s’immisce dans les appels d’offres. La police découvrira que chaque clan touche 3 % sur les travaux de l’autoroute Salerne-Reggio, lorsqu’elle traverse son territoire. Quant à la construction du port de Gioia Tauro, elle motive le voyage à Milan d’un émissaire du clan Piromalli. Ce dernier, selon un repenti, dira à l’un des entrepreneurs qui avait le marché : “Sachez qu’en Calabre “nous” représentons le passé, le présent, l’avenir.”

Dès 1990, les Calabrais s’intéressent aux subventions de Bruxelles. Et c’est le saut de qualité : d’abord le trafic d’héroïne, puis de cocaïne. “La’Ndrangheta prend le pas sur Cosa Nostra pour la drogue. Ils ont alors des “honorables correspondants” à demeure à Cali et à Medellin, en Colombie, qui servent de caution en attendant le paiement des livraisons de cocaïne en Europe, rappelle Nicola Gratteri, procureur adjoint de Reggio. Aujourd’hui, ce n’est plus nécessaire, la confiance des cartels est totale envers les Calabrais, considérés comme des clients sérieux qui “parrainent” à l’occasion d’autres groupes auprès d’eux.”

“La force de la’Ndrangheta, c’est son mélange d’archaïsme et de modernité”, résume Alberto Cisterna, du parquet antimafia de Reggio. Et le major Giardina de renchérir : “Elle est enracinée dans un territoire inaccessible trois mois par an à cause de la neige, où la population vit durement au contact de la nature. Son chef mythique, Giuseppe Morabito, dit “Tiradritto” (droit au but), arrêté en 2004 après une longue cavale, gouvernait un empire, mais ne mangeait que du pain, du fromage et des oignons. Même aujourd’hui, la nouvelle génération étudie aux Etats-Unis ou à Berlin, mais sent le besoin de rentrer au pays dans les maisons familiales sansconfort.”

L’autre avantage de la’Ndrangheta, c’est sa structure. D’abord un “locale”, cellule territoriale de 50 à 100 personnes. A l’intérieur du “locale”, la “cosca” ou “‘drina”, c’est-à-dire le clan, composé souvent d’une seule famille. Elle compte un chef, le “capo bastone”, un “contabile”, qui tient les comptes, et un “capo crimine”, le chef du groupe d’action. “On entre très jeune dans la’Ndrangheta, dit encore Enzo Ciconte. Les enfants des villages ont deux baptêmes, un à l’église et un au sein de la’Ndrangheta. C’est une cérémonie avec des formules qui rappellent la maçonnerie et les sociétés secrètes des carbonari.” Les femmes jouent un rôle non négligeable ; elles sont pour certaines “sorelle d’omerta” (soeurs d’omerta) et doivent assistance aux fugitifs. Une structure clonée partout où dans le monde exerce l’organisation. Mais, pour créer un “locale”, même aux antipodes, il faut l’autorisation de San Luca, la maison mère qui abrite sur son territoire le sanctuaire de la Madone de Polsi, protectrice des’Ndranghetistes.

Le sentiment d’appartenance à la’Ndrangheta est très fort, car l’identité est cimentée par une double appartenance : à la famille mafieuse et à sa propre famille. “Le lien de l’organisation et celui du sang sont mêlés dans un groupe dont le père de famille est le chef, et dont le fils héritera le pouvoir”, nous a raconté le général Angiolo Pellegrino, commandant de l’opération “Olympia”, décisive pour la connaissance du fonctionnement de la’Ndrangheta. Contrairement aux autres mafias, il y a très peu de repentis : on ne dénonce pas son père ou son frère. “Pas plus d’une quarantaine, et encore, de seconde zone”, admet Nicola Gratteri. Le premier, Giacomo Lauro, n’a été arrêté qu’en 1992.

La structure de la’Ndrangheta est horizontale, sans être coiffée par une “coupole” comme Cosa Nostra, donc sans super boss. Avec un tel cloisonnement, difficile de parler, même en cas d’arrestation. “Les membres des’drina font rarement le travail dangereux, ils ne touchent jamais la drogue par exemple, ils mandatent au coup par coup des accrédités qui ignorent les arcanes”, précise Alberto Cisterna. La loi du silence recouvre tout : “Nun Saccio, nun vidi, nun ceru e si ceru durmiu” (”Je ne sais rien, je n’ai rien vu, je n’étais pas là et, si j’y étais, je dormais”).

Consciente que son étanchéité protectrice peut nuire à ses affaires, la’Ndrangheta a créé, dans les années 1980, une nouvelle structure, sorte de club d’élite limité à 33 membres à sa création : la “Santa”. Seule la Santa peut entrer en contact avec des hommes d’affaires et des politiciens. Elle est même autorisée à “faire l’infâme”, selon l’expression’Ndranghetiste, en contactant des carabiniers, si nécessaire.

Mais ce qui a surtout préservé la’Ndrangheta, c’est qu’elle a toujours évité la confrontation directe avec l’Etat, contrairement à la Mafia sicilienne, qui s’est vu décapiter par la police après les attentats meurtriers contre les juges Falcone et Borsellino au début des années 1990. Il y aurait même eu un “sommet” en 1993, après l’arrestation de Toto Riina, au cours duquel les Siciliens auraient demandé aux Calabrais, de participer à une “attaque constitutionnelle”. Offre déclinée. La’Ndrangheta préfère infiltrer la politique sur le plan local. Aujourd’hui, 34 conseillers régionaux sur 54 font l’objet en Calabre d’enquêtes pour association mafieuse.

La’Ndrangheta reste la mafia la moins réprimée. Les pouvoirs publics italiens ont séquestré pour 3 milliards d’euros de biens de la Camorra napolitaine depuis 1996, près de 1,4 milliard d’euros provenant de la Mafia sicilienne, mais seulement 220 millions d’euros des Calabrais. “La’Ndrangheta n’est pas invincible, estime pourtant Alberto Cisterna. Mais il faut que l’Etat cible ses objectifs et se concentre sur les quinze familles les plus puissantes.” En attirant l’attention internationale lors de la tuerie de Duisbourg, les clans de San Luca ont-ils commis leur premier faux pas ?




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