Le CNRS pourrait se transformer en agence sans chercheurs

L’inquiétude monte dans les organismes publics de recherche. Singulièrement au CNRS, le plus important et le plus directement visé.
L’alerte a été donnée, jeudi 21 juin dans la soirée, par un communiqué du Syndicat national des chercheurs scientifiques (SNCS-FSU). Faisant état de “fuites d’origine ministérielle de haut niveau” -, l’entourage direct de la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Valérie Pécresse, selon nos sources -, celui-ci affirme que “le gouvernement aurait décidé de transférer la totalité des chercheurs du CNRS vers les universités”. De quoi mettre le feu aux poudres dans les laboratoires.
Les personnels de la recherche publique se partagent aujourd’hui entre, d’une part, les chercheurs des organismes comme le CNRS, l’Inserm (santé) ou l’INRA (agronomie), et d’autre part les enseignants-chercheurs des universités. Même si ces derniers sont de loin les plus nombreux, ce sont les grands organismes, à commencer par le CNRS, qui constituent l’ossature du système de recherche national, avec des équipes de référence – au demeurant associées, le plus souvent, à des universités. Depuis longtemps, la droite souhaite confier à ces dernières le pilotage de la recherche, estimant que le CNRS, de par sa taille, constitue une sorte d’Etat dans l’Etat, difficile à manoeuvrer et à contrôler. Une vision qui était aussi celle de l’ancien ministre socialiste de la recherche Claude Allègre.
La loi sur l’autonomie des universités, qui doit être présentée en conseil des ministres, mercredi 27 juin, pourrait donner au gouvernement l’occasion d’opérer ce transfert. “Sans le dire explicitement, mais en pointillé, ce texte organise toutes les possibilités de déplacement des chercheurs des organismes vers les universités”, analyse Jean-Luc Mazet, secrétaire général du SNCS-FSU. Selon le projet de loi, les chercheurs seraient inclus dans le personnel enseignant, les présidents d’université pourraient recruter des agents sur des postes d’enseignement ou des postes scientifiques, les conseils d’administration définiraient les obligations de service des personnels d’enseignement et de recherche… Ce qui équivaut, proteste Jean-Luc Mazet, à “donner plein pouvoir aux super-présidents sur les chercheurs”. Dans la pratique, les chercheurs pourraient rester salariés par leurs organismes de tutelle, mais ils en seraient détachés et mis à disposition auprès des universités.
Que deviendrait alors le CNRS ? Une coquille vide. Ou, plus exactement, une “agence de moyens”, gérant les seuls ingénieurs, techniciens et personnels administratifs (un peu plus de 14 000 au CNRS) et gardant la main sur les grands équipements, comme les accélérateurs de particules, et les grands programmes scientifiques nationaux.
Vendredi 22 juin au matin, le cabinet de Valérie Pécresse démentait formellement ce projet. Mais, recevant dans la matinée les syndicats de l’enseignement supérieur et de la recherche, elle a, selon ces derniers, éludé la question, en soulignant que le projet de loi n’envisageait pas explicitement de transfert. Tout en estimant que l’assimilation des chercheurs aux enseignants-chercheurs leur permettrait de voter dans les différents conseils des universités.
Avant son élection, Nicolas Sarkozy avait du reste abattu ses cartes : “Je transformerai nos grands organismes de recherche en agences de moyens, chargées de sélectionner et financer des équipes de recherche pour des projets à durée déterminée”, annonçait-il dans la revue syndicale VRS (Vie de la recherche scientifique). Une mission que remplit déjà l’Agence nationale de la recherche (ANR).
“Cette mesure équivaut à décapiter le CNRS, s’alarme le SNCS-FSU. (…) C’est un coup bas donné à la recherche française, dont une grande partie s’est, depuis 60 ans, structurée et développée autour de cet établissement largement reconnu au niveau national et international.” De son côté, le Syndicat national des travailleurs de la recherche scientifique (SNTRS-CGT) redoute le “démantèlement du CNRS”. Une intersyndicale a été convoquée “en urgence” pour le 26 juin, afin d’”organiser la mobilisation face au coup de force du gouvernement”.
De par sa polyvalence, qui rend ses équipes plus facilement “assimilables” par les universités, le CNRS est le plus immédiatement concerné. Mais les autres organismes, plus spécialisés, pourraient l’être eux aussi. Pour les chercheurs, il ne s’agit pas d’une bataille corporatiste. La plupart des acteurs s’accordent sur la nécessité de renforcer la recherche universitaire française. Mais beaucoup considèrent qu’à l’exception des plus grandes (Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, Strasbourg, Montpellier…), les universités ne sont pas armées aujourd’hui pour mener une politique scientifique au meilleur niveau, indépendante des pouvoirs économiques et politiques locaux. Et que “ce n’est pas en tuant le CNRS qu’on sauvera les universités”. S’il se concrétisait, ce projet “bousculerait l’équilibre du système actuel et empêcherait toute politique de recrutement national basée sur l’excellence scientifique”, redoute Bertrand Monthubert, président de Sauvons la recherche. A ses yeux, “il faut augmenter le potentiel global de la recherche et non pas mettre en oeuvre un système de vases communicants”.
Vendredi 22 juin, la présidente du CNRS, Catherine Bréchignac, et son directeur général, Arnold Migus, se refusaient à tout commentaire sur “une simple rumeur”. Tout en annonçant une rencontre prochaine avec Valérie Pécresse.
