Thursday, August 18 2005

Rico, le chien auquel il ne manque que la parole

Classification: Sciences @ 23:18:38

Si, comme le prétendait Jacques Lacan, “l’inconscient est structuré comme un langage”, quel psychanalyste animalier accouchera la psyché de Rico, un colley élevé en Allemagne dont le vocabulaire atteint 200 mots ? Ce chien, qui a fait un pas important vers le monde des hommes, est-il menacé de dédoublement de personnalité ? Le psychologue expérimental Paul Bloom (Yale University) voit, en tout cas, en lui un “nouveau chimpanzé” dans la mesure où ses talents lexicaux en font l’égal des primates non humains.
Né en décembre 1994, l’animal possède un répertoire d’une étendue inédite pour un canidé, même s’il s’applique principalement à des jouets d’enfant et des balles, qu’il est capable de rapporter correctement. Une équipe, de l’Institut Max-Planck d’anthropologie de l’évolution de Leipzig, a étudié ses performances et tente d’en cerner les mécanismes.
Juliane Kaminski a découvert Rico grâce à une émission de télévision, très populaire outre-Rhin, intitulée “Parions que…”. “Le pari en question était qu’il serait capable de retrouver 80 objets par leur nom. Ce qu’il a fait”, se souvient cette spécialiste du comportement animal qui a immédiatement contacté ses maîtres.

Ceux-ci entraînaient Rico depuis l’âge de dix mois, ayant pris l’habitude de placer trois joujoux différents dans diverses pièces de leur appartement et de demander au jeune chien de rapporter l’un d’eux. Quand il y parvenait, il obtenait une récompense. Il leur suffisait de répéter le nom de l’objet deux ou trois fois pour que Rico le retienne. “Quand il a maîtrisé dix mots, nous avons décidé d’arrêter, car ça nous semblait déjà beaucoup, se souvient Susanne Baus, la maîtresse de Rico. Mais ça a continué, car Rico amusait toute la famille, les amis et les voisins. Tous apportaient de nouveaux jeux quand ils nous rendaient visite.”

Pour évaluer ses dons, la famille de Rico a accepté de le confier aux scientifiques. “Sans s’en rendre compte, sa maîtresse donnait, en fait, beaucoup d’indices corporels au chien, comme de pointer des objets du doigt, par exemple”, se souvient Juliane Kaminski. Il lui a donc été demandé de rester dans une pièce séparée de celle où Rico devait aller chercher un objet désigné parmi une dizaine de jouets familiers. Rico restait tout aussi performant. “En fait, il n’obéit pas seulement aux ordres de sa maîtresse mais à quiconque prononce correctement les mots qu’il connaît”, précise Juliane Kaminski.

Au cours de cette phase de l’expérience, l’animal a rapporté 37 des 40 objets qui lui étaient réclamés. Au final, “l’étendue de son vocabulaire est comparable à celle d’animaux entraînés à des tâches langagières comme les singes, les dauphins, les lions de mer et les perroquets”, indique l’équipe de Juliane Kaminski.

Mais Rico se distingue par sa faculté à apprendre rapidement de nouveaux termes. Dans une seconde phase expérimentale, il devait rapporter soit des objets qu’il connaissait déjà, soit un objet nouveau qu’on venait de lui désigner par son nom. A nouveau, Rico s’est montré particulièrement efficace, saisissant l’objet demandé dans sept cas sur dix. Sans doute procédait-il par exclusion. “Soit parce qu’il savait que les objets familiers avaient déjà un nom ou qu’ils n’étaient pas nouveaux”, avancent les chercheurs allemands.

Quatre semaines plus tard, ceux-ci ont encore compliqué la tâche en plaçant un des objets que Rico n’avait vu et entendu nommer qu’une seule fois, au milieu de quatre de ses jouets familiers et de quatre autres entièrement nouveaux. Ils lui ont d’abord demandé de rapporter un objet connu, puis celui aperçu un mois auparavant. Il a réussi cette épreuve trois fois sur six, un niveau “comparable aux performances d’un enfant de 3 ans”, assure l’équipe de Leipzig. Mais moins bonne que celle d’un enfant de 9 ans, capable, lui, d’intégrer dix nouveaux mots par jour, pour en posséder jusqu’à plus de 50 000 à la fin de sa scolarité…

Comment expliquer ce phénomène ? L’une des hypothèses était que Rico était un chien exceptionnel. “Mais, depuis la publication de nos résultats en 2004, nous avons reçu de nombreux témoignages de performances similaires et nous avons pu tester d’autres chiens qui réussissent effectivement aussi bien”, précise Juliane Kaminski. Reste à découvrir les fondements de cet apprentissage particulier.

Pour sa consoeur américaine Irene Pepperberg, qui étudie la communication entre espèces avec son perroquet Alex, l’étude de Rico est “très intéressante, mais préliminaire”. “Il faudrait savoir s’il comprend le sens des termes qu’il a acquis, indique-t-elle. Il peut considérer que le mot “balle” fait référence à celle qui se trouve dans sa boîte de jouets, mais on ignore encore s’il peut étendre ce concept aux ballons de plage, aux balles de ping-pong, etc. Alex peut faire ce genre de transfert.”

Juliane Kaminski entend bien creuser la question. Certains chiens d’aveugle sont entraînés à répondre à des commandes comme “trouver les escaliers”. “Ils l’apprennent avec un seul escalier et sont ensuite capables de généraliser cette connaissance à tous les escaliers du monde, rapporte la chercheuse. Je présume que ces chiens ont donc un concept/catégorie évoquant l’escalier. Mais cela reste effectivement à tester.”

Un point essentiel pour Paul Bloom qui considère que Rico et ses pareils, contrairement aux petits enfants, qui effectuent naturellement ce type de généralisation, se situent dans un tout autre registre. Celui de l’action de “rapporter” qui a servi à sélectionner des générations de chiens depuis la domestication du loup, dans l’est de l’Asie, il y a quinze mille ans.

Une expérience conduite par plusieurs collègues de Juliane Kaminski à l’Institut Max-Planck de Leipzig, publiée dans Science en 2002, a montré que les chiots interprètent correctement les signaux humains leur indiquant la position de nourriture cachée, parmi deux emplacements possibles ­ que l’expérimentateur touche la bonne cache, qu’il la pointe du doigt ou se contente de la regarder. Les primates non humains, mais aussi les loups, même “domestiqués”, en sont incapables.

Les auteurs de l’étude en concluaient qu’”au cours du processus de domestication les chiens ont été sélectionnés pour favoriser une série de facultés sociales et cognitives qui leur permettent de communiquer avec les humains selon des modalités uniques”. Peut-être la performance de Rico s’inscrit-elle dans cette lignée. Elle continue à buter, entre autres, sur la limite que les meilleurs amis des chiens connaissent bien. Il ne leur manque que la parole.
Hervé Morin.




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