Friday, July 29 2005

A Mulhouse, une opération d’urbanisme décevante

Classification: Art & Littérature @ 16:17:59
Mulhouse Mulhouse

L’histoire de la Cité manifeste à Mulhouse, fort sympathique dans ses débuts, est en train de tourner à la caricature, noyée sous un déluge de communication qui frise la propagande. La Société mulhousienne des cités ouvrières (Somco) est un organisme, né en 1853, qui édifia, au fil du temps, un remarquable ensemble de 1 240 logements sociaux destinés à quelque 10 000 habitants, soit le dixième de la population de la ville. A l’occasion du 150e anniversaire de la Somco, Pierre Zemp, son directeur, a eu l’heureuse idée, au début du troisième millénaire, de faire construire 61 logements supplémentaires, susceptibles de prouver que les architectes sont encore capables d’inventivité ­ – à qui en douterait encore.

Il s’adresse alors à Jean Nouvel, l’architecte du futur Musée des arts premiers du quai Branly à Paris, qui accepte de concevoir un projet mais suggère de coopter d’autres jeunes maîtres d’oeuvre. La construction doit se faire dans le cadre d’un “financement classique” de logement social. Les logements en question reviennent à environ 600 euros le mètre carré ; l’enveloppe globale, qui exclut toute aide supplémentaire de l’Etat ou de la ville, s’élève à un peu plus de 6 millions d’euros, achat et aménagement du terrain compris (une ancienne friche industrielle en bordure de la “cité” historique de la Somco). Pour éviter les dérapages, les travaux, qui devaient initialement se terminer à la date anniversaire de 2003, seront étalés et devraient s’achever cette année. Les loyers tournent autour de 330 euros pour un trois-pièces, plus 40 euros de charges et autant pour le garage.

Outre l’Atelier Jean-Nouvel, la Somco va faire appel à Duncan Lewis, de l’agence Scape Architecture + Block, à Matthieu Poitevin et Pascal Reynaud, d’Art’M Architecture, à Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, ainsi qu’au Japonais Shigeru Ban, avec son traditionnel collaborateur français Jean de Gastines, par ailleurs chargés de construire le prometteur centre Pompidou de Metz.

“Ce projet va marquer un virage dans la conception des logements”, a déclaré Jean-Louis Borloo, ministre de l’emploi, de la cohésion sociale et du logement, appelé à sacraliser cet ensemble. “C’est un virage aussi important que la charte d’Athènes.” Et le ministre de dénoncer les “dérives” de l’urbanisme qui ont mené, selon lui, aux “cages à poules” des années 1960, comme si l’histoire du logement s’était arrêtée à Sarcelles pour reprendre à Mulhouse. “Si, pour une fois, le ciment peut reculer un peu…”, a-t-il poursuivi.

De fait, l’acier, l’aluminium sous toutes leurs formes, le bois et ses dérivés recomposés, et tous les matériaux plus ou moins nobles ­ – mais pas chers – ­ ont été mis à contribution.

Jean Nouvel livre ici son quota de dix logements sur deux niveaux unifiés par un toit filant en aluminium et individualisés par des variations chromatiques et géométriques. Ils offrent de vastes volumes sans circulation superflue. L’ensemble protège avec adresse et élégance ce petit bout de quartier dont il constitue la porte et l’adresse visible. L’architecte était cependant allé très au-delà en construisant, certes avec des moyens plus importants, l’ensemble de logements Nemausus à Nîmes.

Les quatorze logements de Shigeru Ban se rapprochent, en plus kitsch, et en se distinguant par un principe d’emboîtement plus moderne, des sympathiques maisons de la cité ouvrière voisine. Ceux de Duncan Lewis, chiches en mètres carrés, font un usage immodéré des portiques d’acier et des grillages, que ne compensent pas des promesses de verdure en terrasse. Les Bordelais Lacaton et Vassal restent relativement fidèles à leur inventivité, livrant des modèles aux espaces généreux, sous une apparence très industrielle, le tout assorti de quelques tics moyennement chocs. Poitevin et Raynaud semblent eux aussi être restés dans le registre ordinaire de la cité, et tempèrent leur vocabulaire high-tech par des couleurs très sages.

Oubliant les efforts du plan construction (créé en 1971) comme les effets du programme architecture nouvelle (PAN), qui ont marqué les trois dernières décennies, Matthieu Poitevin aura au moins produit cette perle : “Le logement social n’a pas évolué depuis cinquante ans. Ce genre de projet ne fait que remettre l’architecture dans son temps.” Quant à Georges Maurios, l’un des architectes aujourd’hui les plus créatifs en matière de logements, et qui pourrait se sentir visé par de tels propos, il aura ainsi témoigné son admiration : “Chaque maison est un véritable tableau. (…) Chaque maison est presque comme un Mondrian.”

L’ensemble de ces constructions, qui fait une vertu de la pauvreté des moyens dévolus au logement social, est au total si inégal et, relativement à l’ambition déclarée, si décevant par son manque d’ampleur, qu’on hésiterait à s’y arrêter si le phénomène de communication qui l’entoure n’était révélateur a contrario de la situation française. Car cet ensemble souligne surtout le désinvestissement général des constructeurs français, tant publics que privés, loin de l’essoufflement prêté à l’imaginaire des architectes (ils n’ont simplement que rarement l’occasion de le faire valoir).

Avec les exceptions d’usage, dont témoigne, Mulhouse compris, l’exposition “Voisins-voisines” présentée jusqu’au 11 septembre à l’Institut français d’architecture.




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