Sunday, February 22 2004

Nausée au Portugal

Classification: International @ 13:27:24
Manifestação

LE MONDE | 21.02.04 | 13h25
Depuis la révélation, en novembre 2002, d’une affaire de pédophilie impliquant une série de personalités politiques et médiatiques, le pays est emporté dans une tornade de fuites, de doutes et de remords.

De la terrasse du restaurant, on voit tout Lisbonne, étalé jusqu’à la mer. Dans la lumière pâle de l’hiver, c’est splendide, mais elle regarde à peine. Sous prétexte d’éteindre sa cigarette, Felicia Cabrita détourne même la tête, comme pour éviter de deviner à l’horizon la longue silhouette de la Casa Pia. Casa Pia, c’était la bonne conscience portugaise, une institution d’Etat réputée, chargée depuis le XVIIIe siècle des enfants défavorisés. Et pourtant, ces trente dernières années, elle a été le cadre des agissements d’un réseau de pédophiles, aidé par un employé de l’établissement. Une affaire longtemps sous-estimée. Personne ne voulait y croire, jusqu’à ce que, un beau jour de novembre 2002, la journaliste, alertée par la mère de l’un des enfants agressés, dévoile tout dans l’hebdomadaire L’Expresso et la télévision privée, la SIC.

Depuis, un maelström de révélations, de doutes et de remords s’est abattu sur le Portugal. Felicia est devenue un symbole. Dans la rue, on l’encourage. On lui écrit. Ce qui lui vaudra de révéler une seconde affaire de pédophilie, cette fois aux Açores. Mais la nuit, quand le téléphone sonne, le ton n’est plus le même, et la menace est évidente : “Tu en as assez fait… Nous savons où ton enfant va à l’école.”

Est-ce lourd à porter ? Elle triture ses longs cheveux blonds, chipote devant son assiette presque intacte et finit par exploser : “Je ne regrette rien. J’ai pu commettre moi aussi des erreurs, mais le mur du silence est tombé sur la pédophilie, les langues se délient. Un directeur d’hôpital m’a même confié qu’il recevait dans son établissement un enfant violé par jour…”

Ce qui l’inquiète, ce n’est pas l’affaire en soi, même si, pour l’instant, les noms des dix accusés ont causé la stupeur, car ils vont de Paulo Pedroso, numéro deux du Parti socialiste, à Carlos Cruz, le présentateur-vedette de la télévision, en passant par Jorge Ritto, un ambassadeur connu, ou Herman José, le plus médiatique des humoristes. Ce qui l’inquiète, ce serait plutôt l’exploitation de l’affaire et ses conséquences. “Je suis sidérée, conclut-elle. Après un an d’investigation poussée, je ne sais toujours pas, moi, ce qu’il y a vraiment derrière tout cela, mais, ici, on commente et on écrit n’importe quoi. Marasme économique ou pas, l’opposition socialiste ne fait plus son travail et magistrats et avocats se livrent une guerre ouverte. La machine s’est emballée. Pour une jeune démocratie, d’à peine trente ans, c’est un test terrible !”

De fait, la justice piétine. Le dossier enfle démesurément, plus de 15 000 pages et 600 témoins entendus, mais l’on n’en est qu’aux prémices du procès. En attendant, vraies fuites et fausses révélations alternent dans des journaux qui se livrent une surenchère féroce. Avant même d’être accusées officiellement, début janvier, les personnalités mises en cause dans le scandale avaient leurs noms étalés dans la presse depuis des mois. Voire leurs surnoms. Qui ne connaît aujourd’hui “Bibi”, le chauffeur de l’institution et pourvoyeur du réseau, ancien pupille de Casa Pia, et probablement abusé lui aussi dans son adolescence, selon les psychiatres ? Qui n’a pas spéculé sur le pseudo “Catherine Deneuve”, dont certains croient savoir qu’il abrite un ministre, habitué du parc Edouard-VII, lieu privilégié de la prostitution juvénile masculine ?

Et que dire de ces enfants cagoulés, traînés, comme le dira un éditorialiste, dans ce “supermarché du témoignage” que sont devenues les caméras de télévision ? Certains ont dénoncé d’hypothétiques violeurs qui, renseignements pris, étaient eux-mêmes des enfants à l’époque des faits. L’un d’eux a même cru avoir identifié… le chef du gouvernement britannique, Tony Blair ! D’autres enfin ont décrit dans le détail verrues, taches de naissance et déformation des parties intimes des agresseurs supposés. Rien n’a été épargné aux Portugais. “La nausée !” résumait récemment le titre d’un journal.

Petit à petit, jusqu’aux plus hautes institutions du pays ont été éclaboussées dans ce déballage invérifiable. Ainsi, en janvier, un journal populaire a révélé qu’une lettre anonyme, pourtant jugée “irrecevable” par la justice, figurait inexplicablement dans le dossier. Et que disait cette lettre ? Elle mettait directement en cause le président de la République, Jorge Sampaio, ainsi que le commissaire européen Antonio Vitorino. C’était assez pour que le président portugais s’adresse au pays dans une dure allocution télévisée, pour exprimer sa “préoccupation”, fustigeant “les fuites inconsidérées” venues de la justice et “l’irresponsabilité” de la presse.

Le climat est tel qu’à la tribune de la Chambre la droite a réclamé des “bornes” pour contenir les débordements des journaux. Initiative vivement écartée par le premier ministre Durao Barroso. De leur côté, les socialistes, cédant à leur orgueil blessé, ont accueilli au Parlement, avec une douteuse effusion, leur dirigeant mis en cause, présenté comme un ” prisonnier politique”. Comme si le Portugal s’était placé lui-même sous une loupe grossissante, chaque faiblesse, chaque anomalie est désormais disséquée. Justice, presse, politique, tout y est passé. Jusqu’à ces écoutes, invérifiables, opérées par la police judiciaire, et qui, selon le sociologue Antonio Baretto, concerneraient, dans l’arbitraire le plus total, jusqu’à 12 000 personnes.

Mais qu’est-il donc arrivé au Portugal ? Bibliothèque en bois, lustres anciens, vitrines de décorations surannées, installé au coeur de Lisbonne, dans un palais qui a échappé au tremblement de terre de 1755, le siège de l’ordre des avocats est le temple feutré de l’ordre établi. Le bâtonnier José Miguel Judice y officie avec humour et fermeté. Ce qui est arrivé ? La question lui arrache un sourire fatigué : “Imaginez, dit-il, que tout à coup, dans une institution prestigieuse type orphelinat de la Légion d’honneur, éclate un scandale, et que Jack Lang, Henri Emmanuelli, Coluche, s’il existait encore, et Michel Drucker soient accusés de pédophilie. Eh bien, voilà ! Les télévisions privées et l’explosion des tabloïds ont fait le reste. La presse découvre que la justice a un côté très scénographique.” Petit silence, le temps de savourer son effet, et il continue : “Alors ce pays catholique empreint d’irresponsabilité, où la religion enseigne que tout raconter à un prêtre suffit pour être pardonné, a dû ouvrir les yeux. Fini la règle hypocrite : vertus publiques, vices privés. Et puis, le choc passé, on se tourne vers la justice. Et, là, on découvre que nous avons des lois magnifiques qui affichent que nous sommes une démocratie, mais dans la pratique, c’est plus confus.”

Et d’énumérer ces anomalies qui pourrissent le procès en cours et qu’il a épinglées, la veille, en public, lors de l’ouverture de l’année judiciaire, devant le président de la République, dans un discours-réquisitoire qui fera date au Portugal : la prison préventive interminable sans accès au dossier pendant des mois pour les accusés et un secret judiciaire allégrement violé chaque jour : “Un secret quasi victorien, tellement excessif et hermétique qu’il obtient le résultat contraire.”

En redescendant vers le port, le petit bar-salon de thé rempli d’étudiants avait des allures tentantes de forum improvisé. Profitant d’un rayon de soleil, plusieurs sont sortis, leur verre à la main. Casa Pia ? Alléguant des examens à préparer, l’un d’eux tente d’éluder. Sa compagne, plus décidée, se lance : “Au début, nous étions en colère contre l’incurie de l’Etat, à présent, c’est la honte.” Et comme tous ont l’air d’acquiescer, elle enchaîne : “Il y en a pourtant assez de cette saudade, ce vague à l’âme général. Au Portugal on a tendance à gratter ses plaies pour se faire saigner. Nous ne sommes ni pires ni meilleurs qu’ailleurs. Ce que je regrette, c’est que, comme d’habitude, à la fin “ils” ensableront le procès. On ne saura rien.” Les jeunes Portugais n’auraient-ils plus confiance dans leurs institutions ? Des sondages montrent que moins de 40 % d’entre eux croient à l’efficacité de la politique et qu’une grande majorité estime que la justice “est bloquée”.

Le premier à donner un début d’explication est un historien, député socialiste de surcroît, José Medeiro Ferrera. Pour lui, il y a un “profond malaise social”, qui s’exprime à travers un “certain courant justicialiste”. “Je crois, dit-il en souriant, que s’est créée une alliance tacite entre cette couche populaire qui a beaucoup gagné avec la démocratie, mais sait que les grandes décisions lui échappent, et la télévision. Grâce au petit écran, nous assistons à une véritable catharsis dans le pays. La télé n’a pas de bornes, on peut tout écouter, tout fouiller.” Le résultat, selon M. Medeiro Ferrera, c’est que le Portugal, qui était encore dans l’exaltation de l’Exposition universelle de 1998 et de son architecture futuriste, a pris conscience qu’existait toujours, sous ce vernis, un pays arriéré. ” Et ça fait mal !”

“Catharsis ? Plutôt lynchage médiatique ! Quand je pense que nous avions fait une révolution exemplaire, tout cela pour tomber à nouveau dans la culture du doute !” Dans son vaste bureau de fonction, Manuel Alegre, vice-président du Parlement, poète reconnu et ancien exilé au temps de la dictature, a retrouvé le ton des révoltes de sa jeunesse pour défendre l’honneur perdu d’une classe politique suspectée.

Il poursuit : “Que les coupables payent, mais que chacun balaye devant sa porte. La justice, ce n’est pas faire le procès des institutions. Un pays a besoin de références. Savez-vous que les enquêteurs ont montré aux victimes de Casa Pia, parmi les photos d’agresseurs potentiels à identifier, celles du président de la République, du cardinal Policarpo et de l’ancien leader socialiste Mario Soares ! Que cherche-t-on à faire exactement ?”

“Casa Pia, c’est un venin, mais aussi un vaccin”, dit l’historien Medeiro Ferrera. De fait, comme dans un miroir correcteur, l’affaire de pédophilie des Açores, dont le procès, serein et sans tapage, semble plus avancé, renvoie au Portugal l’image de ses erreurs de ces derniers mois. Certaines tentent de se corriger. Des réformes de la justice ont été promises pour le courant de l’année et, timidement, une nouvelle politique envers les enfants défavorisés se met en place. Il était temps, dans ce grand show médiatique d’expiation collective, on n’entendait plus parler des petites victimes, sinon par les avocats des accusés, pour les discréditer. “Ce qu’ils voudraient, c’est en faire juste une bande de petits prostitués vénaux.” Celle qui parle, Maria Antonia Palla, est une figure des luttes pour les droits civiques au Portugal. Son verdict n’est pas tendre : “Dans ce pays longtemps pauvre, les enfants ont toujours été mal assistés. Durant la dictature, il n’y avait pas de planning familial. On disait “ça” meurt beaucoup, pour désigner la mortalité infantile. Reconnaître la pédophilie comme un crime, c’est récent ; jusque-là, c’était un simple attentat à la pudeur.”

Quant à la presse, si décriée, elle est pourtant la première à avoir dû tirer un enseignement de ses propres dérives : “Garder la tête froide”, résume José Manuel Fernandez. Derrière son sourire courtois, le directeur du journal de référence Publico cache un air de jubilation mérité. Son quotidien est un des rares à ne pas avoir cédé à la tentation sensationnaliste : 3 % à 4 % de lecteurs en plus montrent qu’il a eu raison. D’autres, moins scrupuleux, ont vu leur audience baisser. Les seuls qui peuvent se permettre toutes les outrances, ce sont les journalistes de “Contre-Information”, version portugaise des “Guignols de l’info”. Ambiance cybercafé, le studio où est concoctée l’émission est une ruche tranquille : plus d’un million d’auditeurs sont fidélisés. “Cela prouve que, quand tout s’écroule, l’humour permet de ne pas désespérer des Portugais…” commentent Rui Cardoso Martin, le parolier, et Nuno Antur Silva, le producteur, qui se disent “accablés par le soap opéra national de Casa Pia”. Chez eux, les hommes politiques ne s’expriment que par téléphone, pour influencer les incontournables écoutes, et les confrères journalistes sur la mauvaise pente démagogique sont sévèrement caricaturés. Mais comment feront-ils si un jour s’ouvre enfin ce procès dont on dit qu’il sera très secret ? Ils éclatent de rire : “On attendra les fuites, évidemment.

Marie-Claude Decamps




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